Interview par un jeune designer

Publié par - 20 juin 2014
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Comment en êtes-vous venu au design, quels ont été les éléments déclencheurs ?

Antoine Fenoglio : Les éléments déclencheurs n’étaient pas conscients au départ, il s’agissait d’opportunités envers un métier que je ne connaissais pas. Ce qui m’a donné envie de faire du design ce n’est pas tant de dessiner des choses mais plutôt de participer à des projets où tu es en contact avec tous les acteurs. Je me suis intéressé aux techniques, aux marques, aux styles, au dessin. Le design est une entrée très intéressante dans notre culture.

La deuxième chose qui m’a convaincu est l’opportunité de devenir un explorateur de la société. Pas tant pour produire ou créer des choses, étant donné qu’il s’agit là de la conséquence du design, mais d’être en contact avec la société par différents projets.

 

Vos carnets de croquis sont plutôt remplis de mobiliers, d’objets industriels, ou de quelque chose de complètement différent ?

Je dessine très peu, mes carnets sont remplis de schémas, de références, de phrases, d’écrits. Je suis très attaché à l’écriture des projets, car pour moi prendre le crayon le plus tard possible est un avantage. Le dessin arrive une fois que je sais ce que je veux dessiner, c’est la conséquence d’une réflexion.

 

Peut-on faire du design éthique et équitable tout en gagnant sa vie ? C’est-à-dire avec ses propres convictions et ses propres valeurs.

Cela dépend du positionnement et de l’engagement de chaque designer. Certains vont avoir une sorte de radicalité sur chaque objet qu’ils dessinent par rapport à ce qu’ils font. Mais du coup ils sont cantonnés à dessiner toujours la même chose, par exemple essentiellement du mobilier ou essentiellement de l’objet. Mon point de vue est que le résultat compte moins que la démarche, je cherche à trouver une homogénéité et une radicalité sur la démarche. C’est-à-dire la capacité qu’a le designer à aller dans des endroits où il n’est pas d’habitude, la capacité du design à inventer ses propres règles dans des univers non attendus ou à réinventer des règles dans les univers attendus. C’est en cela que s’exprime une certaine radicalité. Je pense que le designer peut vivre de ses engagements mais il est une personne incluse dans la société. Vivre avec ses engagements c’est aussi vivre avec la réalité de la société. On ne peut pas être engagé tout seul, hormis en créant des pièces uniques, mais c’est un choix de structure de travail. Certains designers comme matalie crasset n’ont pas de structure et travaillent de façon très autonome. Chez les Sismo je privilégie le travail avec des équipes et un environnement.

 

Le designer doit se plier à la contrainte de la société ?

La question n’est pas tant qu’il s’y plie, mais qu’il les respectent pour trouver où il peut s’immiscer et où il peut trouver de la liberté dans les contraintes de la société. C’est ma définition du design.

 

Un consommateur doit désirer un produit, le jeter, puis en désirer un nouveau. Le design doit-il devenir plus responsable dans nos modes de consommation ?

C’est une belle utopie. La réalité est que ça arrivera mais par des biais nouveaux. Cette responsabilité va arriver plutôt par l’impact du digital sur le design que le design tout seul. Le design tout seul est né de l’excès de marketing, de l’obsolescence programmée, etc. Il est marqué au fer par ces défauts. Mais avec l’intégration du digital c’est créer une intelligence associée au produit qui peut être en interaction avec l’usager et le rendre plus responsable.

 

Une marque peut-elle survivre sans design ?

Aujourd’hui c’est compliqué, une marque disposant d’une véritable image ne peut pas survivre longtemps sans design, ou alors dans un univers où personne ne fait du design.

 

Quels leviers le design peut-il actionner pour surprendre les consommateurs blasés du marketing ?

Le défaut du marketing est qu’il demande au designer de tenir son crayon. Le marketing sait de quoi ont envie les consommateurs à une date précise, mais ce sont des envies déjà définies alors que le designer est capable de projeter de nouveaux usages, d’anticiper beaucoup plus loin. Comme le marketing doit vendre un produit il doit prendre le moins de risques possible, être dans la frange la plus attendue des solutions qu’attend le consommateur.

 

Comment arriver à réconcilier le marketing et le design ?

La problématique est de l’intégration du design dans l’entreprise. Plus le design est bas dans la hyérarchie de l’entreprise (organigramme), moins il peut se faire entendre comme un outil stratégique. Là où le design perd c’est quand il est à la botte du marketing, car le marketing est à l’oreille de la direction. La solution est d’arriver à replacer la fonction du design au bon endroit dans l’entreprise, et cet endroit dépend des entreprises. Les full-design company comme Lego, Apple ou Audi sont des entreprises où le design est à un niveau stratégique avancé.

 

Une des solutions serait donc d’avoir dans les comités de direction un designer comme Jonathan Ive chez Apple ?

Oui, ce qui existe déjà sous le nom de CEO (Chief Executive Officer) ou COO (Chief Operating Officer) est maintenant en relation avec des CDO (Chief Design Officer) qui sont les designers auprès de la direction. Il y en a un chez Audi par exemple, cela commence à arriver dans les entreprises de façon assez forte.

 

Quelle influence le designer peut-il avoir sur la société ?

Elle est à la fois importante et très relative, c’est-à-dire qu’elle est importante parce qu’il peut parfois anticiper des besoins de la société et y répondre de façon beaucoup plus rapide que l’auraient fait d’autres fonctions. Et en même temps ne pas lui donner trop de place parce qu’il y a un côté un peu démiurge chez le designer qui veut toujours tout faire, refaire, faire mieux, réinventer le monde, ce qui peut comporter une certaine forme de risques pour une société qui a aussi besoin d’avoir des bases qui ne soient pas tout le temps en mouvement.

Publié par - 20 juin 2014
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