Cul de plomb

Publié par - 23 septembre 2016
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Pourquoi est-ce nécessaire, quand on veut innover, d'activer son corps autant que ses neurones ?

Au fil de nos expériences collaboratives, nous avons porté une grande attention à la qualité du dialogue dans un projet, nous avons d’abord développé des outils très visuels permettant de définir des vocabulaires communs. Notre conviction d’alors était : 50% de la réussite d’un projet repose sur la qualité du dialogue entre les acteurs.

img_5599Puis il y a 4 ans nous avons conçu le centre d’innovation de St Gobain recherche, sur un principe totalement en rupture par rapport à la culture d’ingénierie de ce groupe : nous allions tout miser sur l’expérience corporelle des acteurs de l’innovation, chercheurs en interne et clients les plus innovants en externe. Ainsi est né le Domolab, vaste lieu d’expériences partagées autour de la lumière, de l’acoustique, de la thermique, etc. Ce projet, et son succès chez St Gobain Recherche, nous a conforté dans cette envie d’aider nos clients à réinvestir leur corps dans l’expérience de la décision et de l’innovation.

Ainsi avons nous petit à petit investi deux lieux de travail exceptionnels, au coeur de Paris et au centre de la France, particulièrement conçus pour se mettre en mouvement autour des projets. Changer son rapport au corps devient clé dans les workshops que nous animons… Et c’est aussi pour cela que nous incitons nos clients à prototyper rapidement les meilleures pistes créatives. Afin de se mettre dès que possible en mode de décision impliquant. Pas sur tableur, pas sur slide, pas au chaud dans ses contraintes hiérarchiques, mais « pour de vrai ».

En soit ce n’est pas révolutionnaire, de nombreux domaines et depuis longtemps s’intéressent à cette problématique. Ainsi, dans le domaine éducatif, certains professeurs se soucient par exemple de faire bouger leurs élèves pendant la classe : activités encourageant ou simplement permettant le mouvement, petite séance collective d’étirements… Ces pratiques sont souvent vite mises par les réfractaires dans la case « approche alternative », ou jugées « difficiles à implanter » : une manière de les laisser à l’écart, de ne pas les intégrer dans les manières « traditionnelles » de faire. Mais que l’on soit à l’école ou au travail, pourquoi inclure ceci dans sa pratique professionnelle ? Intuition pour certains, savoir pour d’autres, un peu des deux ? En effet, faire une pause au travail pour aller prendre un café, un brin d’air, faire du sport… c’est souvent un besoin de « remettre en marche » justement, ses neurones ! Et que l’on se réfère à la philosophie, aux neurosciences, aux sciences de l’éducation, nombre de scientifiques ont fait et font le lien entre corps et esprit, que l’on utilise celui-ci pour penser, apprendre, créer : « la représentation du monde extérieur ne peut arriver dans le cerveau que par le corps lui-même », souligne le neurologue A. Damasio (1). Activer son corps, que l’on soit enfant ou adulte, c’est réactiver l’énergie de son esprit, ses idées, sa créativité… car comme le dit J. Lecoq (2), comédien, metteur en scène, chorégraphe et pédagogue, « le corps sait des choses que la pensée ne sait pas encore ». Inspirons-nous-en !

Pour nous, l’important, c’est de se donner les moyens de transgresser les codes si polissés du monde du travail. Pour l’anecdote, en partageant l’image de cet article sur les réseaux, nos amis sur Facebook ont tous réagi positivement, vantant notre état d’esprit ? Mais sur LinkedIn, certains contacts professionnels nous ont reproché de valoriser « des rapports dominants/dominés » en montant sur la table. Une remarque qui en dit long sur ce qui est possible dans un univers professionnel avide d’injonctions à l’innovation mais dont les acteurs ont tant de mal à faire eux-même, un simple pas de coté…

Afin d’amplifier cette réflexion, nous allons prochainement proposer en cours du soir, dans notre atelier, des expériences avec des professionnels de la danse contemporaine, notamment issus de l’école de Martha Graham à New-York, cette grande dame de la danse moderne américaine qui est l’une des premières à avoir travaillé avec un designer : Isamu Noguchi.

(Écrit en collaboration avec Prisca Fenoglio)

(1) Damasio, A. 2010. L’autre moi-même. Les nouvelles cartes du cerveau, de la conscience et des émotions. Paris, Odile Jacob.
(2) Lecoq, J. 1997. Le corps poétique : un enseignement de la création théâtrale. Paris, Actes Sud-Papiers.

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« Demeure le moins possible assis : ne prêter aucune foi à aucune pensée qui n’ait été composée au grand air, dans le libre mouvement du corps, à aucune idée où les muscles n’aient été aussi de la fête. (…) Etre cul de plomb, je le répète, c’est le vrai péché contre l’esprit. »

Friedrich Nietzsche, Ecce Homo

Publié par - 23 septembre 2016
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